Culture et territoires en Île-de-France

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03 Mar 2011

Ce que les usagers et Internet font à la prescription culturelle publique et à ses lieux

L’exemple de la musique en Île-de-France

Étude menée par François RIBAC, chercheur associé au Laboratoire Lorrain de Sciences sociales pour le Programme « Culture et Territoires ».

(résumé du projet de recherche – printemps 2010)

1. Objectifs et méthodes du projet de recherche

Ce projet de recherche a pour objectif de (mieux) cerner ce que la redéfinition en cours de l’espace public – induite par Internet et l’irruption des usagers – fait à la prescription culturelle publique et à ses lieux. Pour cela, deux formes émergentes de partage et de prescription de musiques sur Internet ont été étudiées tout au long de l’année 2009 et début 2010 : les blogs musicaux et les forums de discussion et d’échanges de musiques.

Après une série de repérages menés dès 2008 et des prises de contacts, un panel de vingt-six personnes (vingt-quatre blogueurs et blogueuses et quatre adhérents à des forums [1]) et de trente deux-sites a donc été composé et des entretiens semi-directifs (réalisés en face-à-face ou en ligne) ont été effectués en 2009. À l’exception de deux blogueurs, la totalité du panel résidait en Île-de-France où y entretenait des relations. En complément des entretiens, des observations de la blogosphère musicale, comprenant les sites du panel, ont été régulièrement menées, un travail de veille qui a été soutenu par le recours à des logiciels capables de collecter des données se rapportant à l’activité des blogs en ligne et de les trier. Ce choix méthodologique a permis de disposer de nombreuses données quantitatives et notamment de mesurer l’audience et la réputation des sites.

Enfin, un blog dédié à la recherche rendait compte de l’avancement des travaux et permettait tout à la fois de dialoguer avec des internautes ou des blogueurs et d’informer l’équipe de “Culture et Territoires” de l’avancement du projet de recherche.

Deux objectifs principaux avaient été fixés.

  • Premièrement, il s’agissait de documenter le plus précisément possible les modalités – technologiques, spatio-temporelles, linguistiques, sémantiques relationnelles – par lesquelles des amateurs d’Île-de-France en venaient à fonder, animer et/ou fréquenter des plate-formes et comment ils (elles) animaient leur propre plate-forme et/ou s’inséraient dans des sites existants.
  • Deuxièmement, il s’agissait d’examiner si ces plate-formes s’intéressaient, et si oui comment, à la vie musicale en Île-de-France puis d’examiner leur éventuel impact sur les formes de prescription publique et tout particulièrement les lieux dédiés à des spectacles musicaux.

2. Résultats

L’enquête a tout d’abord permis de documenter les parcours des blogueurs et blogueuses du panel. L’observation a montré que toutes et tous étaient des passionné-es de musique avant de s’investir en ligne et que, dans ce cadre, ils et elles avaient pour la plupart déjà mené une activité ayant une certaine relation avec le blogging : la littérature, la radio, le théâtre, le groupes rock, le journalisme. Par ailleurs, les données recueillies en ligne grâce aux logiciels, comme celles fournies par les membres du panel, ont montré une activité générale extrêmement fournie parfois même d’une très grande intensité. D’autre part, l’étude a également montré que les plate-formes de blogs (hors forums) pouvaient être classifiées en trois typologies : des sites traitant fortement de l’actualité musicale (nouveaux disques, tournées, livres, films, expositions), des sites presque entièrement consacrés à l’histoire de la musique et au patrimoine discographique et des plate-formes plus hybrides à mi-chemin entre ces deux pôles.

En parallèle à ce point, on a pu vérifier que plus les sites étaient connectés à l’actualité et surtout publiaient régulièrement (c’est-à-dire avec des logiques comparables à celles de la presse traditionnelle) et plus leur audience, leur réputation et leur fréquentation par les internaute tendaient à s’accroître. Ceci expliquant cela, nous n’avons pas tardé à constater que les blogs les plus actifs et reconnus sur la Toile étaient identifiés par les professionnels de l’industrie musicale (labels de disques, managers et tourneurs, salles de spectacles), les lieux publics parisiens et situés en banlieue, des agences spécialisées dans le marketing en ligne et la presse nationale. Ce premier constat a été complété par deux autres.

Premièrement, qu’une partie significative de la blogosphère musicale animée par des franciliens (et nombre des membres du panel) se retrouvait régulièrement à Paris non seulement à l’occasion de concerts, de rencontres informelles mais aussi de soirées organisées conjointement par des agences, un blogueur et d’autres professionnels. En parallèle, nous avons découvert sur les réseaux sociaux Twitter et Facebook une sorte de plate-forme permanente d’échanges impliquant – là encore – de nombreux blogs.

Deuxièmement, si certains blogs rendaient non seulement compte de l’actualité musicale à Paris (dans des lieux publics ou privés) et au-delà, plusieurs d’entre eux organisaient aussi des événements à Paris avec des salles de spectacles, des particuliers, des bars et plus généralement nouaient des partenariats avec des médias (Arte pour l’une des plate-formes), des magazines, des lieux, des festivals. Activités qui concernaient toutes sortes de musiques (classique y compris). L’enquête a donc montré sans conteste que la centralité parisienne s’exerçait également sur le Web.

Conséquemment et compte tenu de ces multiples liens entre le monde numérique et l’univers physique, on a proposé l’idée que le territoire devait être considéré comme un continuum.

Enfin, l’étude a montré également qu’une série de plate-formes indépendantes peu ou pas connectées à la blogosphère musicale parisienne et à l’actualité culturelle, proposaient aux internautes de découvrir des « répertoires de niches » souvent très rares et par ce biais construisaient des réseaux beaucoup plus internationaux que strictement francophones. Si ces plate-formes sont moins ou pas du tout repérées par les professionnels et les lieux publics, elles assurent néanmoins une sorte de veille et de travail prescriptif qu’on peut apparenter à celui des médiathèques publiques et/ou à l’histoire de la musique.

3. Conclusion

En conclusion, on constate effectivement que la blogosphère musicale, ou tout du moins une de ses déclinaisons, a un impact certain sur le territoire d’Île-de-France et en tout premier lieu à Paris. Par ailleurs, il semble évident que l’activité des blogs génère des modes de sociabilités originaux et concerne des domaines souvent délaissés par les politiques publiques ou les diverses composantes de l’industrie musicale. D’une façon générale, il est important de noter que le blogging, qui fédère une audience significative en ligne et peut même déboucher sur des collaborations avec des professionnels (d’entreprises publiques comme privées), est entièrement amateur(e) et semble destinée à le rester.

Pour toutes ces raisons, il semblerait important que les responsables de la politique publique considèrent la blogosphère musicale comme un acteur significatif dont le fonctionnement devrait inspirer la réflexion publique sur les dynamiques culturelles dans l’espace urbain et le statut de la prescription.

Notes

[1] Certaines personnes étaient à la fois membres de blogs et d’un forum

Les abstracts

- mise à jour / 1er décembre 2022