Culture et territoires en Île-de-France

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03 Mar 2011

Cinéma et audiovisuel en Île-de-France : le nord et l’est parisien

Effets locaux d’activités à rayonnement global

Sociologues et Ethnologues Associés Europe (SEA-Europe), Hervé THOMAS

(résumé)

Le point de départ de cette recherche est un constat fait à l’échelle métropolitaine sur la localisation des industries culturelles du cinéma et de l’audiovisuel. Si l’ouest parisien maintient sa prédominance dans la diffusion, la production et la post-production, la Plaine-Saint-Denis a attiré en une vingtaine d’années les industries techniques de l’audiovisuel et du cinéma. Pour le grand public ce déplacement est identifié par la présence de studios audiovisuels dans lesquels sont produites des émissions de divertissement accueillant du public. À l’est, le Bas-Montreuil a connu pendant la même période une attractivité moins spectaculaire en accueillant des petites structures de prestataires techniques, des sociétés de production et des intermittents du spectacle. À cette localisation physique des industries culturelles, se superpose depuis quelques années une politique des collectivités visant à développer l’accueil des tournages de films sur leurs territoires pour en assurer la promotion et d’une manière générale renforcer les liens avec le cinéma.

En partant d’une critique du concept d’externalité, de la notion de district et de ses déclinaisons contemporaines (cluster, grappe), il s’agissait méthodologiquement de nous dégager d’une approche économique associant ces notions pour poser la question de l’impact extra-économique que les polarisations territoriales repérées avaient sur leurs territoires d’implantation. La recherche s’est intéressée à la manière dont ces formes d’agglomération et les activités liées au cinéma et à l’audiovisuel interagissaient avec leur environnement social et urbain : comment ces implantations et les activités qu’elles développent marquent-elles le milieu social et urbain dans lequel elles s’inscrivent ? Contribuent-elles à leur attractivité ou à leur (re) valorisation et sous quelles formes ? Ces présences multiformes sont-elles déconnectées de leurs territoires d’accueil, ou donnent-elles lieu à des échanges et selon quelles modalités ?

L’urbanisation de territoires déjà urbanisés

La Plaine-Saint-Denis au nord et le Bas-Montreuil à l’est s’opposent par des trames urbaines distinctes : un urbanisme de zone industrielle monofonctionnel caractérisé par de grandes emprises foncières d’un côté, un urbanisme de faubourg favorisant une mixité fonctionnelle de l’autre. Dans le Bas-Montreuil comme dans la Plaine-Saint-Denis, le cinéma et l’audiovisuel sont venus occuper des places laissées vacantes par d’autres industries. Malgré tout, les deux processus de territorialisation divergent dans leur mise en œuvre comme dans les effets qu’ils produisent.

La territorialisation, au nord de Paris, des industries de l’image et de l’audiovisuel, en lien avec le déploiement des activités nouvelles liées au numérique constitue le produit des intérêts convergents d’une industrie, de sociétés foncières et des élus de Plaine-Commune cherchant à dynamiser le développement économique du territoire et à améliorer son image. Les élus ont ainsi misé dès le milieu des années 80 sur l’implantation d’un « complexe socio-technique » lié à l’industrie de l’image et du son en lien avec le développement du numérique. Dans le Bas-Montreuil, parallèlement à une politique municipale réinvestissant les friches industrielles pour y attirer des activités liées aux nouvelles technologies, les fermetures d’usines ont favorisé une « colonisation » culturelle par une population d’intermittents et d’autres artistes chassés des friches parisiennes. Acteur inconscient de la transformation de la ville cette population, par ses initiatives privées, à la recherche d’un logement et de locaux adaptés à ses activités a refaçonné la ville sans en avoir formulé le projet. La disponibilité de produits immobiliers atypiques, l’urbanisme de faubourg dans le prolongement immédiat des anciens faubourgs de l’est parisien ont favorisé ce glissement de l’autre côté du périphérique. Cette colonisation culturelle contraste avec la Plaine-Saint-Denis dont l’urbanisme industriel reconverti en « ville » tertiaire ne parvient pas à retenir les salariés et les intermittents de l’audiovisuel qui y travaillent.

La plaine : un « espace des flux » déconnecté de son territoire

Dans le rapport à son espace environnant la polarisation territoriale des industries techniques se traduit par une double déconnexion. Sur le plan urbanistique, ces activités fortement consommatrices d’espaces, sources de conflictualités avec les autres activités et fonctions urbaines, régies par des spatio-temporalités en décalage avec celle du quotidien urbain, ne favorisent pas la mixité fonctionnelle et l’urbanité. Sur le plan fonctionnel, cette territorialisation s’inscrit dans une représentation multipolaire de la métropole. Projetant à l’extérieur une image économique et industrielle du cinéma et de l’audiovisuel, en lien avec le développement des technologies numériques, préfigurant le futur cluster de la création dans le cadre du débat actuel sur le Grand Paris, le pôle des industries de la création fonctionne comme une petite ville globale connectée au réseau mondialisé de la création et indifférente à un tissu de création culturelle local. La Plaine-Saint-Denis constitue ainsi un « hub » de l’« espace des flux » qui selon M. Castells constitue la nouvelle logique spatiale des formes urbaines dans le contexte de la globalisation de l’économie.

Le Bas-Montreuil : une centralité intermédiaire.

À distance géographique et symbolique des fortes polarités du nord et de l’ouest parisien ou sont produites les images à consommer de la société du spectacle, l’image culturelle du Bas-Montreuil repose sur une combinaison originale entre lieux de production, instances de promotion du cinéma auprès des publics, espaces de diffusion et implication des intermittents dans la vie culturelle. La singularité de cette configuration organise des proximités sociales multiformes entre professionnels et habitants. À travers ce jeu de mise à distance avec les polarités métropolitaines des industries techniques et des proximités entretenues avec les lieux et les activités liées au cinéma, le Bas-Montreuil se définit comme une véritable centralité intermédiaire qui prend toute sa place à l’échelle métropolitaine.

La conclusion souligne le risque d’hyperspécialisation lié à une logique purement économique qui guette la concentration des industries techniques au nord de Paris. L’enjeu culturel est alors que l’audiovisuel et le cinéma opèrent comme ont pu le faire la musique et la mode, les cultures urbaines, en venant se nourrir d’un tissu créatif « local » et en contribuant à sa mise en visibilité. Le pendant urbanistique de ce risque concerne la difficulté à conjuguer urbain et urbanité s’agissant d’une industrie qui tend à se déprendre de l’espace urbain en le mettant à distance tout en profitant de ses avantages. Ce déficit d’urbanité combiné à l’absence de locaux d’activités adaptés à l’accueil d’une population de créatifs ne contribuent pas à l’attractivité résidentielle d’un territoire telle qu’elle a pu se mettre en place dans le Bas-Montreuil qui fonctionne comme une « aire naturelle » culturelle en voie de stabilisation.

Ministère de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement Durable et de l’Aménagement du Territoire. Plan Urbanisme Construction Architecture.

MARCHE À PROCÉDURE ADAPTÉE N° D08 13 du 20/10/2008

Les abstracts

- mise à jour / 26 juillet 2017