Culture et territoires en Île-de-France

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03 Mar 2011

L’Île-de-France, quel(s) territoire(s) de tournage, pour quels enjeux ?

Gwenaële ROT, maître de conférences en sociologie, Université de Paris Ouest Nanterre La Défense, laboratoire IDHE UMR 85 33 CNRS

(résumé)

Lorsque l’on cherche à établir une cartographie de l’industrie cinématographique en Île-de-France, un axe net se dessine autour de Paris et au nord-est de la petite couronne, suivant une présentation « radiale ». L’activité cinématographique est ainsi située et représentée à Paris où sont implantées les maisons de production ainsi qu’en Seine-Saint-Denis et dans le Val-de-Marne où l’on trouve les principaux studios de cinéma. Échappe à la mesure une grande partie de l’activité, à savoir celle qui se déroule en décor naturel.

Au croisement de la sociologie urbaine et de la sociologie du travail, notre recherche propose une sociologie de la mobilité adossée à l’étude des pratiques professionnelles des travailleurs du cinéma, ceux là même à qui incombe la responsabilité de choisir des lieux de tournage et de les transformer en décor de cinéma. Elle permet de compléter, sur des bases ethnographiques, une représentation qui, en définitive, est construite à partir d’une approche sédentaire de l’activité économique et artistique. Or une telle approche ne permet pas de prendre en compte – donc de penser ? – les enjeux socio-économiques des multiples ancrages territoriaux qu’implique le tournage d’un film.

Pourtant, le cinéma est un excellent prisme pour saisir cette dynamique et ce dilemme de l’ancrage et du mouvement des activités économiques et culturelles. En effet de plus en plus d’États, de région et de métropoles manifestent un intérêt majeur pour la « fixation » de cette activité quelque peu mobile en développant des structures industrielles fixes (studios de cinéma, d’enregistrement, de post production). Mais cet ancrage ne présente pas tout à fait les mêmes attributs que ceux d’une entreprise sédentaire. Il s’agit en effet de générer un flux continu de présence d’activités sur un même territoire, assurant à la fois une pérennité d’emplois, une dynamique industrielle, mais aussi une visibilité du territoire à travers les médias. La présence d’infrastructures dédiées au cinéma participe à la construction de l’attractivité d’un territoire. En même temps leur pérennité est bien tributaire de la fréquence des tournages qui n’est pas uniquement liée à ces investissements mais aussi à la qualité de l’environnement géographique et patrimonial (existence d’espaces naturels spectaculaires, diversifiés disponibles pour les tournages, la présence d’un climat favorable), économique et social (coût professionnalisme de la main d’œuvre).

La construction de l’attractivité territoriale est une conquête de tous les jours en raison de la forte mobilité des facteurs de production et de la concurrence internationale que se livrent les territoires pour attirer les tournages compte-tenu des retombées économiques attendues qu’elles soient directes (dépenses, emploi de main d’œuvre) ou indirectes (stimulation du tourisme à travers les images diffusées). C’est la raison pour laquelle tout ce qui constitue une « bonne raison » d’ancrage devient un enjeu de valorisation majeure : le coût et la qualité des lieux, de la main d’œuvre, des infrastructures techniques et logistiques ainsi que la diversité et la proximité des entreprises techniques du secteur cinématographique présentes sur un territoire, les services d’appui au tournage, l’aide à la recherche des décors etc. Les bouleversements technologiques qui touchent la filière vers l’aval avec le développement de la digitalisation n’affaiblissent pas cette tendance. Dans ce contexte, si l’évolution des configurations de la localisation des activités reste quelque peu incertaine, la représentation des métropoles comme « archipel » [1] est pertinente : relations de contigüité se mêlent aux relations de connexité. Les polarités qui se dessinent autour de systèmes productifs plus intégrés ne fonctionnent pas repliées sur elles même. Elles s’inscrivent aussi dans et sont connectées avec d’autres denses réseaux de circulations : routes, trafic aérien mais aussi réseaux numériques internationaux qui amènent à penser autrement les rapports du temps et de l’espace.

Il reste que les équipes de tournage se déplacent toujours « en caravane » de camions, de territoires en territoires, plus ou moins éloignés, plus ou mois familiers, de taille plus ou moins restreinte, recrutant sur place une partie de la main d’œuvre nécessaire à la fabrication du film. Même si la concurrence économique des territoires est rude et conduit les grandes métropoles à se livrer une intense bataille des coûts (notamment au moyen d’incitations fiscales), les conditions d’appariement entre une équipe de film et un territoire n’est pas réductible à un arbitrage par les coûts... elle passe aussi par la capacité à décoder un territoire, à identifier ses faces cachées, ses potentialités esthétiques et techniques, ses ressources, mais aussi ses zones de saturations. Seul un détour par l’analyse du travail des différents professionnels impliqués dans ce travail de connexions permettait de prendre la mesure de cette dimension.

Fabriquer des images c’est à la fois s’approprier l’espace et le transformer. En France la majorité des séquences d’un film sont tournées en dehors des studios de cinéma. Cela suppose de repérer et de s’installer pour un temps donné sur des lieux qui a priori ne sont pas destinés aux tournages et que l’on va modeler temporairement pour les besoins du cinéma. La privatisation temporaire d’un lieu à cette fin s’accompagne souvent d’une action matérielle sur celui-ci supposant de multiples expertises professionnelles. Elle passe également par un travail « sur » le public, les utilisateurs habituels ou occasionnels du lieu afin de limiter et de canaliser les réticences susceptibles d’émerger et de fragiliser le tournage. Nous avons pu mettre au jour la part d’encastrement social que suppose l’installation provisoire d’un tournage sur un lieu donné. Ce travail de l’ombre est assuré par de nombreux professionnels qui interviennent en « amont » du tournage et à la périphérie du plateau. Pour que cette organisation éphémère et mobile qu’est le tournage d’un film puisse fonctionner, la capacité de ces professionnels à tisser des liens avec l’environnement se révèle déterminante à la fois pour apporter des ressources (techniques, matérielles, humaines) nécessaires au tournage mais aussi pour préserver celui-ci d’un environnement parfois récalcitrant. De la qualité de ce travail qui dessine aussi les frontières de l’action cinématographique dépend l’acceptabilité sociale de cette activité quelque peu intrusive. Cette acceptabilité se construit aussi dans le temps au gré des différences expériences de tournages (heureuses ou malheureuses) qui se déroulent sur un même territoire. Dans ce contexte marqué par d’importantes incertitudes, le rôle des différents intermédiaires (repéreurs, commissions du film) permettant de faciliter les appariements entre un territoire et une équipe de film se révèle déterminant et ce d’autant plus que l’on évolue en terrain inconnu.

Alors que le « nomadisme » est à la mode et que la délocalisation des activités industrielles fait régulièrement la une des journaux, l’industrie cinématographique qui est caractérisée, plus que d’autres, par une forte mobilité des facteurs de production permet peut être de cerner ce qui se joue quand la mobilité est la règle et non l’exception.

Notes

[1] VELTZ Pierre, Mondialisation, villes et territoires : l’économie de l’archipel, PUF, 1996.

Les abstracts

- mise à jour / 27 mai 2017