Culture et territoires en Île-de-France

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19 Feb 2009

Le Val d’Europe ou l’avènement d’une nouvelle forme de coexistence sociale

par Hacène BELMESSOUS, chercheur indépendant, et Dominique GAUTHEY, artiste photographe

(synthèse)

Si peu de gens connaissent le Val d’Europe, tous ont entendu parler d’Eurodisney.

Ce n’est pas un hasard : l’entreprise américaine se trouve, à tous les sens du terme, au centre de cette ville d’un nouveau genre. C’est elle qui, pour l’essentiel, lui a donné sa forme actuelle. C’est elle, aussi, qui a déterminé les modalités de la coexistence sociale sur l’ensemble de son territoire. Jamais peut être une entreprise de loisir n’aura été au cœur d’un processus d’ingénierie urbaine à si grande échelle. Le Val d’Europe est unique en son genre car il est né de la rencontre de deux projets imaginés au départ de façon indépendante : la réalisation de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée et le projet de la Walt Disney Company d’implanter en Europe un grand parc à thème identique à ceux des États-Unis, mais conçu comme pôle d’attraction d’un vaste programme immobilier. Le Val d’Europe est également singulier parce qu’il donne lieu à une expérience unique à cette échelle d’un complexe d’urbanisation. Il repose sur un partage net des responsabilités. La multinationale américaine assume en totalité la responsabilité du financement et de la gestion des programmes privés. L’État français conserve l’entière responsabilité de l’insertion du projet dans la ville nouvelle, des procédures et des investissements publics.

Notre problématique générale visait à questionner le type de « culture territoriale » générée par ce territoire hors norme. Quel type de société peut fabriquer un tel urbanisme ? Il nous semble important de vérifier ici, en référence au désir des promoteurs du Val d’Europe d’en faire un lieu qui bannit les confrontations observées dans la ville ordinaire, si les moyens mis en place par cette forme d’urbanisme, qu’on qualifiera de libéral, garantissent cette harmonie sociale, et quel type d’harmonie y règne-t-il.

Autre interrogation essentielle, de notre point de vue, et à laquelle il convenait de répondre : dans l’effondrement des valeurs universelles, consécutif à l’affirmation des processus différentialistes, est-ce que le Val d’Europe n’est pas un exemple éclatant de cette tendance « miniversaliste », c’est-à-dire vivre avec ses pairs (les catégories moyennes et moyennes inférieures) loin de la masse des perdants de la globalisation ?

Si l’on considère la mutation qui s’opère depuis vingt ans sur ce territoire a priori banal, initialement hors champ du village planétaire parisien, force est de constater que l’aire métropolitaine qui s’y dessine est en train de bouleverser l’organisation de la ville française. Après la ville de l’ère industrielle (1850-1970) qui avait substitué les classes sociales aux castes, une vision de l’espace local qui faisait de la mobilité l’élément constitutif des modes de vie contemporains, ce petit bout de l’Île-de-France laisse entrevoir une ville hors norme. Il ne s’agit pas a priori d’une enclave privée. N’importe qui peut résider au Val d’Europe… s’il en a les moyens. Au contraire, nous avons affaire ici à une ville publique au sens du bien commun. Le Val d’Europe a ceci d’exemplaire qu’il importe en France une nouvelle forme de ville, la ville « privatisée ». « Privatisée » puisqu’elle échappe à la règle du droit commun, qu’elle se place en dehors de la sphère publique et qu’elle regroupe une population sociologiquement « typée ».

Le Val d’Europe est une forme urbaine idéologisée en raison de sa manière de pétrir la pâte politique, sociale et morale et de faire de ce microterritoire seine-et-marnais un tout homogène et « harmonieux », au point que d’aucuns y voient une vision lyrique du monde. Mais derrière ce bel ordonnancement, il y a une incroyable complexité. Nous pouvons ainsi citer ici quelques-uns des effets observés dans ce processus différentialiste :

- Les tensions sociales entre les individus (les catégories sociales supérieures et leur culture « cannibale » du territoire, les catégories sociales inférieures et leur vision infériorisante d’eux-mêmes, etc.),
- la construction de nouvelles identités, telle cette identité du même (virtuel, parfois, grâce au réseau électronique), etc.

Ne sachant comment concilier les valeurs de la République et son idéal égalitaire, ces habitants ont préféré la loi de fer de l’urbanisme libéral à celle de l’urbanisme social-démocratique. Seul avec soi et libre de tout : les valeurs de cet urbanisme accomplissent finalement une conciliation heureuse entre l’être du citoyen et son avoir.

On voit dès lors que le Val d’Europe fonctionne pour eux comme un échappatoire au « nous » national. Il constitue une soupape devenue indispensable pour sortir du carcan de la ville publique avec ses faisceaux de contraintes de toute sorte. Si le Val d’Europe leur parle tant, c’est qu’il a ceci de rassurant à leurs yeux. Il n’est pas cette masse humaine arbitrairement jetée ensemble. Il leur raconte une histoire, celle d’un univers où les doutes sont chassés.

Rompant avec la ville publique, son imaginaire populaire et sa tradition intégrative, le Val d’Europe travaille violemment la France urbaine. Le dessein valdeuropéen dessine une nouvelle ère, entendant bien expurger l’universalisme de ses valeurs communes, pour produire un nouveau modèle de société qui ne laissera pas intact la société française.

Société Auxime – Hacène Belmessous, responsable scientifique

Rapport disponible sur cette page très prochainement.