Culture et territoires en Île-de-France

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19 Feb 2009

Le développement de l’Île de France par la création de districts culturels

par Xavier GREFFE, CNRS, centre d’économie de la Sorbonne

(résumé)

Dans les contours tracés par la globalisation et la société postmoderne, l’économie culturelle constitue l’un des leviers les plus puissants du développement. Un certain nombre de données statistiques montrent aussi que ce sont les zones métropolitaines qui bénéficient le mieux a priori de la présence des projets, des artistes et des entreprises culturels, de telle sorte que la réalisation des anticipations liées à cette économie constitue un défi à relever pour toutes les zones métropolitaines.

La région Île de France semble particulièrement bien placée pour assumer ce défi. Détentrice d’un patrimoine, d’institutions et de métiers d’art unanimement reconnus, elle devrait irriguer son territoire de projets, de produits et d’emplois culturels. L’analyse des valeurs absolues témoigne d’ailleurs de déséquilibres considérables au seul profit de l’Île de France, le déséquilibre étant toutefois moins grand en nombre d’entreprises qu’en nombre d’emplois car s’il existe dans le domaine culturel de très nombreuses petites entreprises comptant donc peu d’emplois, les grandes entreprises sont localisées justement en Île de France ou / et à Paris.

Mais si l’on considère la seule Île de France, on constate de fortes inégalités dans la répartition territoriale des activités culturelles. La concentration augmente au fur et à mesure que l’on se rapproche du cœur de la région – donc de Paris – et inversement. En termes d’emplois, Paris concentre 28 % de l’emploi culturel total de la France (30 % si l’on y ajoute la zone de Boulogne), et la part de l’Île de France est ici de 49 %. La seule zone d’emploi de Paris capte donc plus du quart des emplois culturels de la France et plus de la moitié des emplois de l’Île de France. En termes d’établissements, Paris concentre 18 % des établissements culturels de la France (21 % si l’on y ajoute la zone de Boulogne.), et la part de l’Île de France est ici de 32 %. Près des deux tiers des établissements culturels de l’Île de France sont donc concentrés à Paris, et près du cinquième de ceux de la France. On constate donc que les zones contiguës de celle de Paris témoignent d’indicateurs de concentration en établissements et d’emplois supérieurs aux zones plus éloignées. Ces dernières ne bénéficient guère d’un développement culturel, et l’on peut se demander si l’économie culturelle francilienne n’est pas ici une économie culturelle de rente au profit de Paris.


Pour expliquer ces localisations différentes, deux modèles sont successivement proposés pour expliquer la création d’entreprises culturelles : le premier - endogène - ne tient pas compte de l’environnement économique direct et met plutôt en avant des facteurs tels que la densité, le niveau de qualification, la composition socioprofessionnelle, etc. Le second modèle - exogène - y ajoute la création d‘entreprises au cours de l‘année précédente. Pour chacun des deux modèles on estime le pouvoir explicatif des variables explicatives et on considère les différences entre grandeurs réelles et grandeurs ajustées pour tenir compte de résidus non expliqués par les variables retenues. Les résultats suivants apparaissent :

- Plus la densité est importante, plus le nombre de créations d’entreprises culturelles est élevé.

- Plus le pourcentage de moins de 20 ans dans la population est grand moins le nombre de créations est fort.

- Plus la part des cadres relativement à la part des ouvriers est grande, plus le nombre de créations est fort.

- Plus le revenu fiscal médian est élevé, plus le nombre de créations d’entreprises culturelles est faible. Ce résultat paraît a priori paradoxal, mais il doit être rapproché du rôle majeur de la variable « part des cadres / part des ouvriers ». Cela montre que ce qui est déterminant dans la consommation culturelle, c’est le statut social et non pas le niveau de revenu.

- Enfin, 1% de création d’entreprises en plus l’an passé contribue à accroître le nombre de créations d’entreprises culturelles surtout pour l’édition et l’audiovisuel. Mais si cela est vrai pour les secteurs des industries culturelles –essentiellement ici pour l’audiovisuel, l’édition restant à part mais moins significative compte tenu du nombre d’entreprises - ce ne l’est pas pour le spectacle vivant et même pour les arts plastiques. Cette séparation est très importante dans la mesure où elle souligne le caractère « volontariste » des créations dans les arts plastiques et le spectacle vivant.

Concernant la comparaison entre les modèles exogènes et endogène et notamment leur pouvoir explicatif, on constate que l’effet de stimulant pour l’économie culturelle que l’on devrait pouvoir attendre de la création d’entreprises ne joue qu’au centre ou au voisinage du centre parisien, et qu’il s’estompe peu à peu, voire s’inverse en s’en éloignant. Dans certaines zones périphériques, le dynamisme culturel est tellement faible que même l’apparition de stimulants comme l’introduction de nouvelles activités économiques ne peut pas corriger les choses, bien au contraire. Cela signifie que le rôle du volontarisme culturel sera déterminant lorsque l’on s’éloigne de Paris. Il convient en outre de tenir compte de différences assez sensibles selon qu’il s’agit des industries culturelles ou des secteurs culturels traditionnels, ces derniers témoignant de dynamiques qui leur sont vraiment propres, à la hausse comme à la baisse.


Les raisons de cette situation sont nombreuses et débattues.

Si la densité de la population peut légitimement expliquer la baisse de telles activités avec l’éloignement de la capitale, l’explication principale réside ici dans la pesanteur sociologique d’une région qui a toujours refoulé les plus pauvres vers ses marges, ce que montrent les ajustements économétriques.

La dissémination d’institutions et d’ateliers obéit au seul prix du foncier, et elle conduit ainsi à fragiliser des implantations qui continuent de dépendre de donneurs d’ordre parisiens dont les considérations ne sont en rien celle du développement local.

Lorsque un lien permettant d’échapper à la domination parisienne paraît plausible – par exemple dans le domaine du design qui touche la grande majorité des activités franciliennes, on retrouve pourtant la volonté d’être au plus proche de Paris.

Enfin, le tropisme parisien peut conduire à des effets pervers même si Paris apparaît au départ comme un atout : pour bénéficier du public parisien hautement demandeur de biens et produits culturels, mieux vaut rester dans sa proximité ou en cultiver les références.

En même temps, personne ne peut nier la vitalité et même le volontarisme réussi de nombre d’associations et de communes. Personne ne peut nier que des réseaux et des pôles commencent à augmenter les perspectives de soutenabilité de petites entreprises culturelles et à créer les terreaux de la créativité.

Mais ce qui reste frappant c’est la difficulté de considérer, en France comme en Île-de-France, que l’économie culturelle peut être une économie créative comme le conçoivent et le réalisent aujourd’hui des métropoles qui ne bénéficient pas toujours d’un héritage aussi riche que Paris : Los Angeles, Séoul, Tokyo, Rio, etc.

Ce défi francilien n’est pas propre à la culture, mais comment ne pas le relever dans un domaine où l’on s’accorde justement à reconnaître que les atouts – intangibles – devraient être mieux distribués que les autres du fait de leur mobilité.